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L’horloge parlante

Dans sa chambre d’EHPAD, il y a peu de choses.

Un lit.
Une table de nuit.
Un fauteuil.
Quelques objets qu’elle reconnaît au toucher.
Et, posée tout près d’elle, une petite horloge parlante.
Elle est devenue son repère.

« Il est huit heures. »

La voix électronique annonce l’heure.
Huit heures.
Elle ne sait pas vraiment depuis combien de temps elle est réveillée.
La nuit a été longue.
Dans le noir, le temps ne passe pas comme pour les autres.
Il n’y a pas la lumière du matin qui traverse les rideaux.
Pas de soleil pour annoncer le jour.
Pas de ciel à regarder.
Seulement cette voix.

« Il est huit heures. »

Elle avait des habitudes.
Des objets.
Des souvenirs.
Une vie.
Aujourd’hui, tout semble plus petit.
Sa chambre est devenue son monde.
Un monde qu’elle ne peut pas voir.
Elle sait qu’il y a une fenêtre quelque part.
Elle sait qu’au-delà de cette fenêtre, les journées continuent.
Des gens passent.
Des voitures roulent.
Les arbres bougent dans le vent.
Le soleil se lève et se couche.
Mais elle ne les voit plus.
Alors elle imagine.
Parfois, elle se demande quel temps il fait.
Elle écoute.
Le bruit de la pluie lui donne une réponse.
Le silence, lui, ne lui dit rien.
Il y a surtout les voix.
Une voix entendue dans un couloir.
Une autre derrière une porte.
Des conversations dont elle ne connaît pas toujours les personnes.
Des rires.
Puis plus rien.
Elle reconnaît certaines voix.
Elle aimerait parfois qu’elles restent un peu plus longtemps.
Mais les voix passent.
Comme les saisons.
Et lorsque la porte se referme, la chambre retrouve son silence.
Alors elle écoute son horloge.

« Il est quinze heures. »

Quinze heures.
Encore sept heures avant vingt-deux heures.
Puis la nuit.
Elle a parfois envie de raconter quelque chose.
Un souvenir.
Une histoire de jeunesse.
Le visage de quelqu’un qu’elle aimait.
Mais raconter à qui ?
Les souvenirs restent parfois enfermés avec elle.
Elle se souvient pourtant très bien des visages.
C’est peut-être l’une des cruautés de la cécité :

ne plus pouvoir voir les visages des vivants, tout en continuant à se souvenir parfaitement de ceux des absents.

Elle revoit son mari.
Elle revoit ses enfants lorsqu’ils étaient petits.
Elle revoit une maison.
Un jardin.
Un été.
Tout cela est encore là, quelque part dans sa mémoire.
Mais autour d’elle, il n’y a plus d’images.
Seulement des voix.
Des sons.
Des odeurs.
Et ses mains qui cherchent parfois un objet sur la table de nuit.
Elle touche son horloge.
Elle appuie sur le bouton.

« Il est dix-neuf heures. »

Elle aurait peut-être préféré ne pas savoir.
Car connaître l’heure, c’est aussi connaître l’attente.
Attendre le repas.
Attendre la nuit.
Attendre demain.
Attendre une visite.
Et parfois attendre sans savoir ce que l’on attend vraiment.
La solitude n’est pas toujours l’absence de personnes.
Parfois, elle est plus profonde.
C’est être entourée et pourtant enfermée dans un monde auquel les autres n’ont plus directement accès.
C’est avoir des choses à dire et ne pas savoir à qui les dire.
C’est entendre la vie continuer derrière une porte.
C’est savoir que le soleil brille sans pouvoir savoir où il se trouve.
C’est perdre peu à peu la sensation d’appartenir au monde visible.
Alors l’horloge parle.
Toujours.
Avec sa voix sans émotion.

« Il est vingt-deux heures. »

La journée est terminée.
Mais pas la solitude.
Elle pose la main sur la couverture.
Elle écoute le silence.
Demain, l’horloge parlera encore.

« Il est huit heures. »

Et une nouvelle journée commencera.
Une journée sans lumière.
Une journée avec ses souvenirs.
Une journée avec ses attentes.
Une journée où peut-être une voix viendra lui parler.
Et puis repartira.
Elle restera alors seule avec son horloge.

Une petite voix qui sait toujours quelle heure il est, mais qui ne peut jamais lui dire si quelqu’un pense à elle.